D'Auschwitz à Urdorf
Par Roland S. Süssmann
De tout temps, l'homme et le cheval ont fait bon ménage. Mais les chevaux et les Juifs ? Dans la Bible, le roi Salomon est critiqué, car selon les prescriptions divines qu'il a allègrement transgressées, il ne devait pas multiplier le nombre de femmes et de chevaux. En ce qui concerne les femmes, il a eu 700 princesses pour épouses et 300 concubines (Rois I: 11-1). Quant aux chevaux, dans le cadre du récit de la visite de la reine de Saba à Jérusalem, nous apprenons que le roi Salomon avait «quatre mille stalles pour des chevaux et des chars et douze mille cavaliers» (Chroniques II: 9-25).
La famille Weiss, qui réside à Urdorf dans le canton de Zürich en Suisse, n'a certes pas des milliers de chevaux, néanmoins elle entretient une relation de longue date, profonde et couronnée de succès, avec ce qui est communément appelé la plus belle conquête de l'homme. Mais quelle est donc cette famille si particulière qui a piqué à vif ma curiosité au point que je lui ai demandé de bien vouloir me recevoir dans son ranch «Stall Beliar» à Urdorf même ? Situé à neuf minutes en train de Zürich, l'endroit est d'une beauté saisissante, l'air d'une pureté bienfaisante et l'atmosphère d'une sérénité contagieuse.
Originaires de Slovaquie, les ancêtres de la famille Weiss étaient maquignons, éleveurs et entraîneurs depuis sept générations. Le dernier à pratiquer ce métier en Slovaquie était Adolf Herbert Weiss, qui est venu s'établir en Suisse à la suite du Printemps de Prague en 1968. Malheureusement, M. Weiss est décédé deux mois avant ma visite, mais j'ai été très chaleureusement reçu par ses fils, Richard et Miro, et son épouse, Anna, originaire de Lituanie et déportée à Auschwitz, où elle a été internée pendant trois ans.
C'est donc au Ranch Beliar, dans une atmosphère idyllique, que j'ai découvert avec stupéfaction l'histoire hors du commun de cette famille, dont M. Richard Weiss m'a relaté l'essentiel.

Avant de parler de votre profession qui est, comme le disent certains, «pas un métier pour un Juif», pourriez-vous nous faire un historique succinct de votre famille ?

Mon père est né en 1921 dans une famille juive de Bohème assez assimilée, bien qu'il ait fait sa scolarité dans une école juive où l'enseignement se faisait en allemand. Ses parents étaient Richard et Marvine Weiss-Weiss. Ma mère, Anna, est née à Troc, en Lituanie, dans une famille de couturiers. Mon arrière-arrière-grand-père vendait des chevaux à la XVIIe armée et à la cour de Maria Theresia (1717-1780). Quant à mon grand-père, il a commencé son commerce par la vente de chevaux de diligence et de travail, avant de se lancer dans le négoce de cheval de cavalerie. Mon père a été déporté en 1942 dans un camp de travail forcé à Auschwitz, où il a réussi à survivre pendant trois longues années, après avoir passé un certain temps dans l'un des trois camps de travail slovaques. Il répétait toujours: «j'ai survécu parce que j'ai eu la chance de me trouver au bon endroit au bon moment». Le premier jour après son arrivée au camp, il a reçu sa maigre pitance dans une coupelle sale. Il en a fait le reproche au SS qui se trouvait sur les lieux et en guise de réponse, il a reçu une gifle magistrale. Il avait l'habitude de dire que cette fameuse claque lui avait sauvé la vie, car elle l'a brusquement réveillé. En arrivant à Auschwitz, il avait l'illusion de croire que tout ce que l'on attendait de lui était juste de «travailler un peu et de transpirer un peu». Un autre exemple illustre combien il a eu de chance dans sa malchance. A un moment donné, les Allemands ont ouvert un petit centre de formation de maçonnerie et un jour, un surveillant est venu dire qu'il avait besoin de dix hommes pour effectuer un travail particulier. Il a désigné dix volontaires et l'un d'eux, pris de panique, a trébuché. L'Allemand lui a dit qu'il n'avait pas besoin de s'entourer d'incapables et a ordonné à Adolf Herbert Weiss de prendre sa place. Ce même jour, un autre nazi, décidant que le camp n'avait pas besoin de nouveaux maçons, a fait gazer tous les prisonniers de cette baraque. Mon père a donc été sauvé. Il travaillait aux fours crématoires, là où les corps des Juifs assassinés par le gaz étaient ensuite incinérés. Comme les fours n'avaient pas un débit assez rapide, les cadavres étaient entassés au sol et lui servaient de siège, ainsi qu'à ses codétenus, pour manger leur repas constitué d'une patate crue. Pendant la seconde moitié de son temps à Auschwitz, mon père a fait la connaissance d'un SS autrichien qui, curieusement, a choisi de l'aider, ce qui lui a aussi facilité la survie. Il avait également réussi à entrer en contact avec des ouvriers qui venaient de la ville même d'Auschwitz travailler au camp et qui arrivaient sur des carrioles tirées par des chevaux. Il n'en fallait pas plus pour que le courant passe et qu'ils acceptent, en contrepartie de quelques conseils pour leurs chevaux, de lui donner régulièrement du pain. Les anecdotes de ce genre sont nombreuses. Au camp, Adolf Weiss a fait la connaissance de celle qui allait devenir son épouse et notre mère, Anna Konsky (curieusement, Kon, en slovaque, signifie cheval). Mais un nazi était également tombé amoureux d'elle et, sentant le vent de la guerre tourner, il a expulsé mon père du camp en mars 1945. En partant, celui-ci lui a dit: «je reviendrai chercher Anna et je te tuerai» (ce qu'en définitive il n'a pas fait). Mon père est effectivement retourné à Auschwitz où, avec la complicité de ses anciens camarades d'infortune, il s'est introduit dans le camp en découpant les barbelés. Alors que des milliers de personnes se précipitaient vers la sortie, il a réussi à retrouver ma mère. De là, ils sont partis ensemble en Slovaquie, où ils se sont mariés. Pendant toute cette aventure, il était accompagné de son meilleur ami, M. Zoly Schapira. En arrivant chez lui, il a constaté que tous les chevaux et tout ce qu'il possédait avant la guerre avait été volé. Il a donc dû recommencer à bâtir une nouvelle existence et a, évidemment, remonté une affaire de chevaux qui a assez bien marché jusqu'en 1948, date à laquelle les communistes l'ont nationalisée. Il est alors devenu «directeur» - en fait un employé au service de l'État - de sa propre entreprise chevaline, qui en réalité ne lui appartenait plus. La Tchécoslovaquie de cette époque faisait beaucoup d'affaires avec les pays occidentaux et de nombreux Suisses, Allemands et Hollandais venaient y acheter des chevaux. Comme mon père parlait parfaitement allemand, il est devenu l'intermédiaire officiel pour toutes ces transactions. Ces opérations commerciales étaient en permanence truffées des tracasseries administratives typiques des régimes communistes. En 1956, il a même été arbitrairement incarcéré pendant trois mois. Ces relations se sont avérées très utiles en 1968, lorsque toute la famille est venue s'installer ici et qu'une fois encore, mon père a été obligé de recommencer sa vie.

Vous êtes né après la guerre. Avez-vous bénéficié d'une éducation juive ?

En fait, non. La seule chose que nous savions était qu'il fallait éviter de mentionner notre identité juive. En fait, le seul endroit où nous entendions parler du fait que nous étions juifs était à l'école, où nos petits camarades nous lançaient des quolibets antisémites. Cela dit, mon père est toujours resté juif et lorsqu'on lui demandait pourquoi il ne changeait pas de nom, il répondait: «tout le monde sait que je suis juif, est-il vraiment nécessaire que je le sois sous un autre nom ?». Pour ma part, je suis arrivé en Suisse à l'âge de 20 ans et, comme j'avais fait l'École hôtelière en Slovaquie, j'ai pu travailler pendant deux ans dans la restauration à Zürich. Quant à mon frère Miro, avant d'émigrer, il a fait deux ans d'études vétérinaires en Tchécoslovaquie. Mais en 1970, notre père ayant besoin d'aide, mon frère et moi sommes entrés dans l'affaire. Cette année-là, nous avons ouvert une école de cavalerie avec quelques chevaux. Nous n'avions pour ainsi dire pas de moyens, mais un ami de la famille, M. Edgar Mannheimer de Zürich, a décidé de nous apporter une aide morale et financière. Il s'estimait moralement obligé envers mon oncle, Hans Weiss, ancien technicien dentaire qui ne pouvait plus travailler après la guerre et qui est venu s'installer en Suisse avec nous, qui avait énormément aidé son frère Max pendant son internement à Auschwitz. C'est donc en signe de reconnaissance qu'il a tout fait pour nous permettre de construire une nouvelle vie tout en déployant une activité dans notre domaine. Pendant toute sa vie, M. Mannheimer nous a témoigné d'une amitié très profonde et a entretenu avec notre famille des relations chaleureuses et régulières. Nous lui sommes extrêmement redevables de ce qu'il a fait.

Vous avez commencé avec un seul cheval. Combien en avez-vous aujourd'hui ?

Notre cheval de l'époque s'appelait Martel. Aujourd'hui, nous possédons quelques jeunes chevaux que nous formons et entraînons chez nous. Pour une quarantaine de clients, nous nous occupons d'une cinquantaine de chevaux à l'étranger et d'une trentaine en Suisse Lorsque nous avons ouvert notre école d'équitation, nous avons loué une petite étable et débuté avec un cheval, puis avec quatre chevaux, puis huit, etc. Nous arrivions à en vivre et à couvrir nos dépenses quotidiennes. Progressivement et simultanément, nous nous sommes à nouveau lancés dans le commerce du cheval, en particulier dans les chevaux de courses d'obstacles. Au niveau national, Miro a eu énormément de succès. Il a gagné plusieurs courses d'obstacles et parallèlement, il a été jockey. Nous faisions également le commerce des chevaux de course, qui était notre spécialité lorsque nous étions encore en Slovaquie. En fait, lorsque Miro participait à des concours d'équitation, c'est moi qui préparais les chevaux, les montais, etc. Avec le temps, nous nous sommes consacrés exclusivement aux chevaux de course. Aujourd'hui, nous sommes l'entreprise d'entraînement de chevaux de courses qui non seulement a le plus de succès en Suisse, mais aussi qui a la plus grande aire d'entraînement équestre privée. Mon frère Miro, secondé par huit collaborateurs, entraîne actuellement une cinquantaine de chevaux, aussi bien des expérimentés que des jeunes espoirs. Nous avons une piste avec des obstacles en bois de 1400 mètres et faisons faire quotidiennement aux chevaux de longues promenades de détente en forêt. Depuis sept ans, nous sommes l'écurie qui a le plus de succès en Suisse. En 2004, mon frère a été sacré champion des entraîneurs de chevaux pour la huitième fois consécutive.

Votre affaire était avant tout un commerce d'achat et de vente de chevaux. Comment et pourquoi vous êtes-vous lancés dans l'entraînement ?

Miro a repris une activité que notre père avait abandonnée. Nous avons donc acheté des chevaux que nous avons entraînés et fait participer aux courses, avec succès. Aujourd'hui, nous le faisons pour un grand nombre de propriétaires privés qui peuvent s'offrir ce hobby. Nous achetons avant tout en Irlande, en Allemagne, en Russie, en Tchéquie et en Slovaquie. Quant à notre clientèle, elle se situe avant tout en Suisse et un peu à l'étranger.

A ce moment-là, le portable de Richard Weiss sonne. Il s'excuse et répond. Quelques minutes plus tard, il raccroche, ravi, et me dit: «pour l'un de mes clients vaudois, je viens de remporter une enchère pour l'achat d'un yearling à Deauville». Il a acheté le cheval sans l'avoir vu, uniquement sur base de la description et des recommandations de ses hommes de confiance sur place.

Avez-vous gardé des contacts avec la communauté juive et faites-vous des affaires en Israël ?

Je ne mène pas une vie juive et n'ai aucun contact avec la communauté juive. Mon épouse Julia est cubaine, mon fils s'appelle Ricardo-Aron et ma fille Lynn-Naomi. Je souhaite que dans leur c½ur ils ressentent quelque chose, disons une sympathie pour les Juifs et la cause juive en général. Mais leur identité est simplement suisse. Cela dit, nous sommes fiers d'être juifs et entretenons d'excellents contacts avec quelques amis juifs. Il faut bien comprendre que, pour des Juifs en Suisse, nous avons une activité malgré tout très atypique, mais il faut savoir qu'en France, une grande partie du commerce des chevaux de courses est entre des mains juives. J'ai été en Israël où nous avons de la famille, mais l'équitation en général et le sport équestre y sont pour l'instant au stade de développement.

Un fameux film de Robert Redfort porte le titre «L'homme qui murmurait aux oreilles des chevaux». Le secret du succès de la famille Weiss ne réside-t-il pas dans le fait que vous chuchotiez aux oreilles de vos chevaux... en yiddish ?

Non, mais je peux dire que notre succès est dû au fait qu'en raison de nos racines, nous sommes motivés par la recherche de l'excellence, par ce désir permanent d'avoir une longueur d'avance, de faire ce que les autres ne font pas, de remarquer ce à quoi nos concurrents ne prêtent pas attention et surtout de ne pas hésiter à nous lancer dans la nouveauté.

D'où vient le nom Beliar ?

Beliar était un cheval que mon père a acheté en Slovaquie d'une écurie d'État qui estimait qu'il n'avait aucun potentiel ni aucun avenir. Mon père a vu qu'en réalité, c'était le contraire. Il obtenu le cheval pour un prix minime car en fait, son propriétaire était content de s'en débarrasser. Mon père l'a entraîné sérieusement et par la suite, il a gagné de nombreux prix.

Comment voyez-vous l'avenir de votre entreprise ?

Actuellement, nous avons beaucoup de succès. Dans notre domaine, nous sommes les premiers en Suisse et avons une excellente clientèle. Nous formons des apprentis, mais je ne sais pas si, à long terme, mes enfants seront vraiment intéressés (ce que je souhaite) à reprendre une affaire qui demande une certaine sensibilité pour les chevaux et un engagement quotidien de tous les instants. Voyez-vous, le monde équestre est une passion liée à une fascination et notre famille a une grande expérience et une longue tradition dans ce domaine. Mais pour l'instant, nous profitons de notre succès et envisageons l'avenir avec sérénité et confiance. Lorsque je regarde le chemin que notre famille a parcouru, ce que nous avons pu construire au départ de rien et le bonheur de chaque instant que me procurent mon épouse et mes enfants, j'ai toutes les raisons d'être optimiste. Pour terminer, je voudrais rendre hommage à mon père dont je suis persuadé que la meilleure chose qu'il ait faite pour notre famille a été de quitter notre pays natal.