Luciditéet réalisme
Par Roland S. Süssmann
Malgré sa petite taille, la communauté juive de Slovaquie est remarquablement bien structurée. Il existe toujours une présence juive dans onze villes, à Dunajska Streda, Nitra, Komarno, Galanta, Nove Zamky, Zilina, Banska Bystrica, Presov, Michalovce, les plus importantes étant Bratislava et Kosice. Ces communautés sont réunies dans le cadre d'une organisation faîtière, la «Central Union of Jewish Religious Communities in the Slovac Republic», dont le président est le Dr FERO ALEXANDER, que nous avons rencontré à Bratislava.

Comment définissez-vous les activités de votre organisation ?

Nous sommes une institution non politique, bien que de temps en temps, nous devions prendre position. En 1995, nous avons commencé à faire les démarches pour les compensations des biens juifs spoliés. Nos revendications comprenaient quatre volets. Le premier concernait les dépôts d'or juifs en Slovaquie. A cet égard, je rappellerai brièvement qu'en 1940, les Juifs ont été forcés de déposer à la Banque nationale la totalité de leurs avoirs en or, bijoux, alliances, etc., ce qu'ils ont fait. Tout a été répertorié dans 26 boîtes connues sous le nom de «dépôts d'or juif». Ce trésor a survécu aux Allemands et aux Russes, mais non au régime communiste slovaque. En 1953, le gouverneur de la Banque nationale a donné l'ordre que tout cet or soit transféré à Prague et fondu pour y être intégré dans le trésor de la Tchécoslovaquie. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, cet or a été envoyé dans une banque suisse avec la mention très précise qu'il s'agissait d'un dépôt temporaire n'appartenant pas au gouvernement slovaque. C'est d'ailleurs dans ce même esprit que pendant la guerre, les avoirs juifs communautaires n'ont pas été nationalisés, alors que tous les avoirs privés ont été spoliés. Ce n'est qu'après la guerre que les communautés ont été totalement dessaisies. Au moment où nous avons commencé à revendiquer le remboursement de cet or, la Tchécoslovaquie était déjà divisée, nous avons donc dû faire notre demande à Prague. Nous avons alors bénéficié du soutien de l'Administration américaine avec l'aide directe de Stuart Eizenstadt. Après de longues négociations, les Tchèques ont accepté de nous payer 2/3 de la valeur en disant que le gouvernement slovaque en avait touché une partie. La somme totale qui nous a été versée était d'environ un million de dollars. La moitié a servi à la construction du home pour personnes âgées et nous utilisons le reste avec beaucoup de précautions. Notre seconde demande s'adressait directement au gouvernement slovaque, afin qu'il donne des compensations aux survivants de la Shoa. En 1999, nous avons eu gain de cause et une loi a été adoptée dans ce sens. Le procédé de paiement est très long. C'est ainsi que ma mère et mon frère ont obtenu une somme symbolique au mois de juin 2005 ! Notre troisième combat est très important. Je rappellerai ici que la Slovaquie a payé à l'Allemagne 500 mark pour chaque Juif déporté en contrepartie de quoi les Allemands ont laissé aux Slovaques tous les avoirs volés aux Juifs. Cela signifie que, fait unique dans l'histoire de la Shoa, les Juifs de Slovaquie ont été les seuls à payer pour leur déportation, voire leur assassinat. Nous réclamons donc cet argent en retour. Pour l'instant, nous avons été déboutés deux fois par les tribunaux allemands, mais nous ne lâchons pas prise. Nous mènerons l'affaire jusqu'au bout, jusqu'au Tribunal européen à Strasbourg si nécessaire. Pour nous, il s'agit vraiment d'une question morale. Notre dernière revendication concerne les avoirs immobiliers juifs qui n'ont pas été réclamés après la guerre. Nous avons contacté le gouvernement slovaque et en octobre 2002, j'ai personnellement signé un accord avec le Premier ministre selon lequel la communauté recevra une somme globale d'indemnisation pour tous les biens qui n'ont pas été réclamés jusqu'à fin décembre 2003. A ce jour, nous savons qu'il y a environ mille demandes pour lesquelles 550 ont déjà été réglées: 270 cas ont reçu une réponse favorable et environ 200 ont été rejetés. En ce qui concerne les autres, nombreux sont ceux où les documents font défaut. Mais je sais qu'environ 40% des dossiers en suspens trouveront une issue positive. Bien entendu, les sommes de compensations sont minimes, elles se situent aux environs de US$.15'000,--. Il ne faut pas oublier que les personnes qui touchent ces dédommagements étaient des enfants lors des spoliations si bien que dans leurs souvenirs, leurs maisons ressemblaient plutôt à énorme un palais. Dans un certain sens, elles estiment se faire voler une deuxième fois. Quant à la somme globale d'indemnité que la communauté a obtenue, elle s'élève à trente millions de francs suisses qui sont bloqués pour dix ans, mais dont nous touchons les intérêts. Deux tiers ont été transformés en obligations de l'État, dont les intérêts sont malheureusement sont très bas actuellement. L'argent que nous touchons sert à payer les compensations, des œuvres sociales et tout l'entretien du patrimoine juif, à savoir les synagogues et les cimetières.

Comment réagissez-vous à l'antisémitisme ?

Comme partout en Europe, il est en augmentation bien que nous ne le ressentions pas ouvertement. De toutes les manières, nous réagissons très vigoureusement à toute forme d'expression antisémite. Nous avons publié une lettre ouverte à un politicien du Parti national situé vraiment à l'extrême droite et qui, lors des élections, a réuni moins de 1% des suffrages. Aujourd'hui, aucun parti politique ne se permettrait de faire ouvertement des déclarations antisémites. Un autre aspect de notre lutte réside dans le combat contre la réhabilitation, voire même la béatification de Jozef Tiso, le responsable des déportations des Juifs de Slovaquie. Il y a des mémoriaux, des rues et des plaques commémoratives en son nom. Dans un petit village, un panthéon des personnalités slovaques a été érigé. Parmi elles se trouve une statue de Tiso, certes ridicule, mais bien présente. Cela dit, j'ai récemment vu une pièce de théâtre qui était en fait un monologue de ses derniers jours de cellule avant son exécution. La pièce était remarquable et démontrait exactement qui il était et quelles étaient ses responsabilités.

Pour terminer, quels sont vos sentiments au sujet de l'avenir de votre communauté ?

C'est très difficile à dire. Aujourd'hui, nous sommes une petite communauté, beaucoup de gens partent en Israël mais aussi simplement en République tchèque ou ailleurs en Europe. J'ai deux fils, un médecin et un avocat, et aucun d'eux n'est resté en Slovaquie. Cela dit, je sais qu'il y a ici, comme partout dans les pays de l'Est, de très nombreuses personnes, j'estime même des milliers, qui sont authentiquement juives et qui ne le savent pas ou qui ne veulent pas se faire connaître comme telles. Il y a peut-être là un espoir de voir nos rangs gagner en nombre...

Nous le voyons le Dr Fero Alexander dirige sa communauté avec pragmatisme et lucidité. Il est optimiste... mais sans illusions.