Le Musée juif de Belgique
Par Roland S. Süssmann
Un musée juif constitue toujours l'expression la plus concentrée de la manière dont une communauté vit et se positionne par rapport à son identité juive. Le Musée Juif de Belgique n'échappe pas à cette règle et la façon dont il est conçu en dit long sur ce sujet. L'histoire de la communauté juive en Belgique est antérieure à l'indépendance du pays en 1832, mais le musée a mis l'accent sur la vie des Juifs belges au cours des l72 années écoulées. Il est intéressant de noter que la situation actuelle qui veut que Bruxelles soit portée, dans l'ensemble, vers un judaïsme très laïc pour ne pas dire assimilé et Anvers plutôt vers une forme de vie juive pratiquante, est bien illustrée par l'exposition.
Le musée en tant que tel vient de s'installer dans de nouveaux locaux et pour l'instant, il ressemble plus à une petite rétrospective temporaire des 150 ans de vie juive en Belgique et du judaïsme en général qu'à un véritable musée. Une brève prise de contact avec les responsables nous a appris que d'importants travaux de rénovations sont d'ores et déjà en chantier. Bien entendu, les collections du musée reflètent avant tout la vie et l'histoire des populations juives en Belgique et ce depuis le XVIIIe siècle. Elles proviennent d'acquisitions, de nombreux dons, de divers dépôts comme ceux du Consistoire Central Israélite et des communautés juives de tout le pays, de la Fondation Stelman-Topio (250 cartes et vues de la Terre sainte du XVIe au XXe siècle). 750 objets de judaïca, dont 300 textiles, relèvent, avec la diversité de leur facture, leur style et leur provenance. Tous ces objets rappellent les différentes vagues d'immigrations juives venues d'un peu partout dans la diaspora. Il y a aussi toute une collection d'art où des œuvres de 250 grands artistes juifs sont présentées, dont des tableaux de Marc Chagall, Ossip Zadkine, Chaim Soutine, Mané Katz et de beaucoup d'autres, y compris les œuvres d'artistes israéliens contemporains issus de l'école Bezalel. On trouve également une photothèque et une diathèque de 20'000 photographies relatives à la vie juive en Belgique, à Israël, aux agressions arabes, etc. Ce musée abrite aussi 5000 affiches, une section musicale qui comprend une collection de partitions, de disques et de CD relatifs aux diverses musiques juives. De plus, six bibliothèques thématiques totalisent 25'000 ouvrages et publications diverses dans les domaines suivants: hébraïca et livres précieux, littératures yiddish et hébraïque, ouvrages généraux de références, art et artistes juifs, généalogie juive et de nombreux livres consacrés aux cimetières juifs de Belgique, de Hollande, de France, d'Allemagne, etc. Les archives, qui s'étendent sur 400 mètres linéaires, détiennent trois millions de documents. Il est intéressant de noter que le Musée Juif de Belgique dispose d'outils généalogiques très spécifiques qui peuvent être résumés ainsi; le registre des Juifs, réparti dans 212 dossiers et établi selon les ordres des Allemands, grâce auquel on connaît tous les ascendants et descendants des 56'000 Juifs que constituait la communauté juive d'alors; les fichiers des Juifs de Bruxelles établis après les recensements effectués en 1756, 1803, 1815, 1829, 1835 et 1842; le fichier des réfugiés juifs, qui relate les noms des 5000 personnes en provenance de Pologne ou des D.P. Camps ayant eu le droit de s'installer en Belgique en 1947; le registre de l'Office palestinien, qui contient les noms des 2000 personnes qui, entre 1944 et 1948, ont fait une demande pour émigrer en Palestine; le livre des Juifs d'Anvers avec un répertoire d'adresses d'environ 5000 noms; le livre des cimetières juifs de Belgique qui comprend une base de données des personnes inhumées en Belgique jusqu'en 1914; finalement, il y a les archives des faire-part des naissances entre 1894 et 1914 (env. 200), des mariages entre 1870 et 1997 (env. 1000) et des décès entre 1850 et 1940 (env. 500).
Afin de savoir dans quel esprit ce musée a été fondé, nous avons été à la rencontre du Baron G. SCHNEK, président du Musée Juif de Belgique.

La création d'un musée juif est une entreprise qui ne se réalise pas du jour au lendemain. Comment cette importante réalisation a-t-elle finalement été concrétisée ?

En 1980, lors du 150e anniversaire de la Belgique, nous avons décidé de montrer 150 ans de vie juive. Nous avons réuni toute une série de documents et œuvré avec l'Institut d'Études du Judaïsme de l'université de Bruxelles, dont je suis aujourd'hui encore le vice-président. Cet institut, où l'on enseigne l'hébreu moderne et biblique, l'histoire juive et le judaïsme de manière universitaire (un certificat de judaïsme est délivré en fin d'études par l'université de Bruxelles), mais qui n'est pas une yéshivah, a été créé en 1970 et dispose d'un certain nombre de chercheurs. Ceux-ci ont été mis a contribution pour créer cette exposition. J'ai pris la présidence du Consistoire en 1982 à la suite du Baron Bloch et nous avons convenu tous les deux que cette exposition pour laquelle nous avions réussi à réunir un certain nombre d'objets et de documents devait servir d'embryon pour un musée. Notre idée était alors de présenter, en plus des bases du judaïsme et des objets de culte qui y sont rattachés, toute une section consacrée à l'apport des Juifs à l'essor de la Belgique et au rôle joué par des membres de notre communauté dans la vie politique belge, dans le monde économique, académique, scientifique et des arts. Ce musée a donc vu le jour dans une résidence provisoire au siège d'une petite communauté, où il est resté jusqu'en mai 2004, date à laquelle nous avons déménagé dans un bâtiment prestigieux mis à notre disposition par le gouvernement fédéral avec un bail de 99 ans. En plus de la partie exposition à proprement parler, nous avons différents secteurs consacrés à l'éducation, à la conservation et aux archives. Lorsque le musée sera totalement aménagé, nous disposerons d'une surface de 4000 mètres carrés ce qui, pour un petit pays comme la Belgique, n'est pas négligeable. Pour nous, il s'agit bien plus que d'un lieu d'exposition, c'est aussi un pôle culturel juif.

Comment se font la collection, le choix et l'identification des objets ?

Nous disposons d'une équipe de six collaborateurs scientifiques et conservateurs, tous licenciés en histoire, en histoire juive ou en histoire de l'art. Nous avons également un responsable des archives qui a un rôle très important puisque nous voulons aussi être un centre national de la mémoire juive. Nous œuvrons avec des institutions bien établies, comme la Fondation pour la Mémoire contemporaine qui recueille les témoignages des personnalités juives en Belgique et l'Institut de la Mémoire audiovisuelle juive, qui est une médiathèque. Tous ces documents vont être progressivement centralisés chez nous. Nous coopérons intensivement avec l'Institut des Études juives dont je vous ai parlé, où une partie de nos collaborateurs ont également une activité de chercheurs. Nous ne sommes pas uniquement une vitrine, mais aussi un institut de recherche actif. Quant aux objets à proprement parler, nous en avons récupéré un certain nombre qui avaient été saisis pendant la Shoa. Récemment, un oratoire a fermé ses portes et l'année prochaine, nous lui consacrerons une exposition afin de montrer ce qu'est un lieu de culte juif en Belgique.

Avez-vous une partie consacrée à la Shoa ?

A Bruxelles, nous n'avons qu'un rappel, car le Musée Juif de la Déportation et de la Résistance, situé dans la caserne Dossin à Malines, à l'endroit même où se trouvait le camp de transit vers les camps de concentration et d'extermination, fait partie de notre institution muséale. Ici, nous nous consacrons avant tout à faire valoir tous les aspects de la vie juive en Belgique.

Pourquoi avez-vous estimé nécessaire de fonder un musée juif en Belgique ?

Nous voulions montrer qu'à côté de l'État d'Israël, qui est la nation de tous les Juifs et qui centralise toute la spiritualité juive, il existe une vie diasporique qui continue et dont je suis persuadé qu'elle va perdurer. Pour lui donner un contenu autre que purement matériel à côté de l'aspect religieux, nous avons voulu contribuer à l'éducation de la jeunesse et montrer aux non-juifs ce qu'est le judaïsme. Nous voulons être une vitrine d'un judaïsme ouvert au dialogue et humaniste. Nous désirons aussi démontrer comment nous avons existé et coexisté en Europe à travers l'histoire. Comme nous sommes à Bruxelles, capitale de l'Europe, nous aurons aussi une vitrine d'information sur ce qui se passe dans les autres musées juifs en Europe. Pour terminer, je tiens à dire que nous avons prévu une section relative à la création de l'État d'Israël et aux activités sionistes en Belgique.

Dans un pays comme la Belgique, dont la capitale se veut aussi être celle de l'Europe et où l'antisémitisme est virulent, un musée juif a peut-être plus sa raison d'être qu'ailleurs et ce à trois conditions: qu'il souligne la relation profonde liant les Juifs belges à Israël, sans qu'une question de double allégeance ne puisse se poser; qu'il joue son rôle éducatif pour démolir les préjugés et ainsi lutter contre l'antisémitisme; enfin, qu'il rappele la contribution juive depuis des siècles à l'essor de l'Europe.